Pénurie de poissons français : arrêtons de vider les océans sans réfléchir

(Article en date du 24/05/12)Le 21 mai dernier, la France a épuisé son stock de poissons pour l’année. Les pêcheurs sont aujourd’hui en mesure de combler seulement 38% de nos besoins. Pour Yves Paccalet, écologiste convaincu, revient sur les incohérences de nos pratiques de pêche et alerte sur le vide des océans que nous sommes en train de mettre en oeuvre.

Le port de pêche de Port-en-Bessin, en 2009 dans le Calvados (M.GILE/SIPA).

Le port de pêche de Port-en-Bessin, en 2009 dans le Calvados (M.GILE/SIPA).

« Depuis le fameux épisode biblique du lac de Tibériade, où Jésus remplit par miracle les filets de ses disciples, tous ceux qui vivent de la capture des poissons sont frappés par ce qu’on peut appeler le syndrome de la pêche miraculeuse. Ils oublient que, par définition, les miracles sont rares, et qu’en dehors de l’intervention divine, les lois de l’écologie pèsent sans aucune fantaisie sur les populations animales. »

Il y a plus d’un quart de siècle que j’ai écrit ces lignes, cosignées par le commandant Cousteau, dans l’Almanach Cousteau de l’environnement (1986). Nous arrivons au bout de la logique de dévastation. L’illusion de la pêche miraculeuse se dissipe, le désastre est avéré : requiem pour l’océan mondial !

Au moment même où la ressource halieutique s’effondre, nous apprenons que les Français mangent de plus en plus de poisson. Ils pensent (à juste raison) que c’est bon pour la santé : une chair pauvre en lipides saturés (même chez les poissons qualifiés de « gras »), des oméga 3 utiles contre le cholestérol et pléthore de maladies, etc. Les Français ajoutent que le poisson, c’est bon pour les papilles – varié, savoureux, avec (comme disent les biochimistes) de belles qualités organoleptiques.

La consommation mondiale de poisson ne cesse d’augmenter

Selon deux ONG (News Economics Foundation et Ocean 2012), les Français piscivores accroissent sans cesse leur consommation. Nous en sommes à 32,4 kilos par habitant et par an, contre 22,1 kilos pour l’Européen moyen. Le problème est que notre pays n’est pas autonome pour son approvisionnement en produits de la mer. Nos pêcheurs ne comblent nos besoins qu’à hauteur de 38%.

En d’autres termes, ce que nous pêchons en un an, nous l’avons déjà ingurgité le 21 mai. Le reste est à crédit, c’est-à-dire importé de l’étranger. Nous achetons ce que nous ne pêchons pas, au détriment de notre balance commerciale. Mais cette constatation n’est que de peu d’importance au regard d’une réalité bien plus désastreuse : la France et l’ensemble des pays pêcheurs de la planète sont en train de vider l’océan de ses ultimes richesses vivantes.

De la surexploitation des bancs au déséquilibre écologique 

Une étude de la FAO montre que 75% des grands bancs sont surexploités, et que les 15% restant sont à la limite de la surexploitation.

Les mers sont frappées d’un déséquilibre écologique terrifiant. Les prodigieuses populations de morues de Terre-Neuve et de la Nouvelle-Angleterre ont été épuisées au point qu’on a dû interdire totalement leur pêche depuis plus de vingt ans : mais les effectifs ne remontent pas. Les morues sont atteintes de ce que j’appelle la « mélancolie génésique » : leurs effectifs ont été si réduits qu’elles ne sont tout simplement plus assez nombreuses pour émettre dans l’eau les phéromones qui les incitent à frayer. Elles n’éprouvent plus le désir de perpétuer leur espèce…

Une gravure représentant la pêche à la morue en 1863, en Terre-Neuve (ABECASIS/SIPA).

Une gravure représentant la pêche à la morue en 1863, en Terre-Neuve (ABECASIS/SIPA).

Partout sur le globe, les derniers bancs encore exploitables font l’objet d’un pillage éhonté – parfois de guerres déclarées. Au large du Pérou, les fabuleux « gisements » d’anchovetas (d’anchois) se sont évanouis. En mer Baltique, le taux de mortalité des harengs du à la pêche inquiète. Au large de l’Afrique tropicale, les flottes des pays riches raflent tout ce qui existe, aux dépens des populations locales mauritaniennes, sénégalaises ou angolaises, pour lesquelles les poissons constituaient une source irremplaçable de protéines animales.

La préoccupante situation des pêcheurs 

Les pêcheurs professionnels sont coincés par leurs crédits bancaires. On n’a cessé de les inciter à se « moderniser » pour travailler. Ils ne parviennent même plus à payer le gazole nécessaire à leurs sorties en mer. Certains tentent leur chance de plus en plus profond, et anéantissent en quelques saisons, à 1.500 ou 2.000 mètres sous la surface, des populations rares de requins abyssaux, de sabres, de grenadiers ou d’empereurs. D’autres vont jusque dans les eaux subantarctiques tirer de l’onde les fameuses légines – elles aussi déjà en danger.

 Dans les années 1980, certains instituts scientifiques (tel l’IFREMER en France) assuraient que l’humanité tirerait bientôt des océans 150 millions de tonnes de poissons par an (du temps des terre-neuvas, les prélèvements ne dépassaient pas 5 à 10 millions). Avec le commandant Cousteau, nous hurlions contre ces propos irresponsables. La réalité nous a, hélas, donné raison : les prises globales annuelles n’ont jamais excédé 90 millions de tonnes.

Depuis l’an 2000, malgré d’énormes investissements en matériel (navires de plus en plus puissants et rapides, filets de plus en plus vastes et efficaces, sonars d’une précision incroyable, moyens de localisation des proies par avion ou par satellite…), les rendements sont en chute libre. La vie marine est en état de quasi-collapsus.

La surpêche n’est pas l’unique cause de cet effondrement, mais c’est la plus négative. J’ai souvent discuté du problème avec les marins-pêcheurs, qui exercent un des métiers les plus dangereux du monde. Lorsque ces hommes que j’admire me disent : « l’Europe nous ruine, elle doit nous accorder des quotas de prises plus élevés ! », je leur réponds : « ce n’est pas l’Europe qui fait le poisson, c’est la mer ! »

La pêche est une activité de simple cueillette, telle que la pratiquaient nos ancêtres de cro-magnon ; mais avec les moyens et les énergies de l’ère industrielle. L’aquaculture pourrait-elle la remplacer ? Oui, dans l’idéal. Non, telle que nous la pratiquons…

L’aquaculture doit cibler les bonnes espèces 

Nous avons appris à élever certaines espèces océaniques comme les saumons, les turbots, les bars ou les thons. Mais les animaux que nous avons choisis pour nos fermes marines ne sont pas les bons ! Lorsque nos ancêtres du néolithique, voici 10 000 ans, ont voulu domestiquer des bêtes, ils ont sélectionné des herbivores (chèvre, mouton, vache), pas des carnivores (lion, panthère, tigre).

Pêche au chalut dans le Golfe du Lion, en octobre 2010 (JM.GOYHENEX/SIPA°.

Pêche au chalut dans le Golfe du Lion, en octobre 2010 (JM.GOYHENEX/SIPA).

Nos poissons d’élevage sont des prédateurs analogues au lynx ou au tigre. Le résultat est que nous devons nourrir ces « troupeaux » avec une proportion majeure de farine de poisson, c’est-à-dire de poissons de taille moyenne ou petite, que nous allons capturer dans l’océan (au cours d’un genre de pêche que nous qualifions de « minotière »), et qui manquent à leur tour aux écosystèmes aquatiques…

Nous nageons dans l’absurde, mais nous serons peut-être les seuls à pouvoir nager dans la mer d’ici 25 ans. Souhaitons, pour conclure, bon appétit aux Français. Conseillons-leur de profiter au mieux des dernières darnes et des derniers filets. Sans oublier, non plus, que tous les grandes espèces halieutiques sont devenues toxiques à cause de l’imprégnation de leurs tissus par les métaux lourds, les dioxines, les PCB et les antibiotiques.

Vous reprendrez bien un petit sushi de thon rouge au bord de l’extinction ? C’est offert par le dernier pêcheur professionnel encore en activité.

Par Yves Paccalet
philosophe écologiste / LePlus du NouvelObs.com

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Publié le 21 août 2012, dans Planète et Nature, et tagué , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 1 Commentaire.

  1. Ce qui est découragent en plus de la surpeche c’est le gaspillage

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